Μνημοσύνη

Qui suis-je ? Et pourquoi me suivent-ils tous ? Tout est grand autour de moi . Moi-même je suis étrangement grand. Étrangement. Je ne suis pas d’ici. Je suis d’ici ? Ils sont tous étrangers à moi. Ils ne sont tous qu’un avec moi ils sont un corps. Le parapluie vers le ciel à l’extrémité de mon bras tendu. Et plus à la pointe de moi encore : mon index crispé, droit, sur la structure de métal, qui se dresse vers les plus irrités des dieux. Mon audace.

Les dieux ne pardonnent pas. Qu’importe. Je ne crois pas aux dieux. Je ne crois qu’à Mnémosyne.

Ne sont-ils pas vieux, mes suiveurs ? N’y a-t-il pas quelque jeune femme ?

Non. Une armée de morts derrière moi. Chargés de machines de guerre contre Mnémosyne, des yeux pétrifiants, prêts à se déclencher. Te deum. Vos pas construisent, mes morts.

On se retrouve devant la brioche dorée à 15 h.

Ci troviamo davanti alla Brioche dorée alle quindici.

Qui ? Chi ? Moi ?

Quelle brioche ? Quel or ? Je ne veux pas d’or.

C’est mon ventre, la broche dorée ? Aiguille. J’ai mal. Je veux une rose. L’or c’est mou. La rose a des épines. Je me battrais avec une rose.

Parlez-moi. Dites-moi qui je suis. Je suis tellement grand. Ils me suivent tous.

Mon nom s’encadre aux angles des rues. Mes pas résonnent. Je suis au devant de moi.

Les rues portent mon nom, toutes. mes noms ? MES noms. Je les traverse de mon pas saillant, suivi.

Sensualité reniée du dessous de mon pied. Remonte toute ma souffrance sur mon estomac. Je marche sur des aiguilles. Leurs aiguilles. Il n’y a pas d’aiguilles. J’ai tout fait recouvrir de béton. Mais ils me font sentir leurs aiguilles. Trop blessés qu’ils sont de sentir mon gigantesque doigt d’honneur métallique, leur entrer dans les cieux. Les dieux, bien sûr.

Où es-tu rose ?

Assistes-tu à tout ceci dans le cadre de ta télévision analytique, qui diffuse ses rondeurs d’onde depuis la plus saillante de nos réussites, de nos réussites, réussites ?

Regardes-tu les clichés argentiques de mon armée aux dents d’or, aux dents d’or, dents d’or ?

Les incisives dorées sont à la mode. En témoigne le petit bout de prépuce teinté, de mon érection de tête.

Que fais-tu rose, sous tes draps fleuris ?

Fleur sans fruit. Fleur inféconde. Fleur putain qu’on butine sans lendemain. Fleur de trottoir.

Tu es à moi pour toujours Joséphine, à moi seul. Rose était à tous. Joséphine n’est qu’à moi. Même morte retranchée, petite. Poussière. Citadelle de campagne. Cabane. Rose fanée. Les roses fanées restent belles. Comme les villes en ruines. Elles se replient, les roses, et le jour percent leurs manteaux. Leur velours les délaisse pour étoffer les humides nouvelles de la rosée qui mouille. La forêt les appelle pour reproduire son lisier. Les plus faibles mammifères en alarme les grattent de leur sabots pour cacher leur signature fétide, comme Venus cache son sexe avec ses vieux cheveux d’or, fourches basses. Fourches. Fleur purin.

Un jour, moi aussi je pourrirai rose. Mais je ne fanerai pas. Je serai grand jusqu’à mon dernier désir. Comme tu as été belle jusqu’à la dernière vibration de tes lèvres en soupir, et le calvaire de tes yeux, brillant jusqu’à la dernière étincelle de ton âme.

Tu es morte, et je suis mort avant toi.

Mais je suis toujours là, moi, puisque les rues portent mon nom.

Quels romans que ma vie. Quels pavés que ma vie.

Pas que du pavé rose. Tout n’est pas du pavé. La pierre est partout mais le pavé, lissé pour le pas des hommes, est aux grands monuments ce que la mer basse est au soleil couchant. Rose. Or. Rose.

Ailleurs il y a la pierre indénombrable et les cailloux anonymes. En ville, il y a les pierres massives et leurs reflets pavés.

Les hommes dressent les villes en leurs noms. Pas au nom du divin. Ils s’autoproclament Dieu. Ils écrasent la nature. Quel imbécile pourrait bien que faire croire qu’il s’agit là d’un hommage au divin ?

Quoi ? D’écraser ces édifices parfaits, tout de courbes, petites rondes perfections couleur d’eau salée. D’écraser son esthétique en anguilles, en cylindres, en seins, en cœurs, en gorges, pour en rendre une plus droite.

_Vers le haut, messeigneurs, vers l’avant. Jusqu’à gratter le ciel de notre doigt mortel. Invincible raison. Invincible déraison de l’homme grand qui n’est rien d’autre qu’un éloquent hommage à lui-même._

Moins rondement menée. Moins vivante et plus grande. Quel imbécile à part dieu lui-même pourrait vouloir croire cela.

On a parlé de dieu. On en a bien parlé. Cela flattait les esprits faucons de bien parler du divin. On avait du public alors. Et du pouvoir sur les faibles. L’homme aura toujours raison. Il est le plus fort. Il est le plus grand.

Ah les pieux. Les pieux. Qu’ils s’empalent eux-mêmes sur leurs péchés. Sur l’autel de leur couardise et de leur imbécillité. On vous soulagera de vos maux par l’inconscience et la mort.

Mon peuple croit en les hommes. Les hommes du passé, ceux du présent. Et il pressent sa grandeur. Il commence à croire en lui-même, quand il voit ces choses grandes qui ne sont pas l’œuvre de dieu.

Dieu a œuvré contre notre entendement.

Dieu est dans les escaliers. Dieu n’est que dans les escaliers. Les escaliers ne communiquent pas. Les escaliers sont mystérieux. Les escaliers transcendent en courbes. Les escaliers sont des pythies. Les voix sont dans les escaliers. De tous les édifices que j’ai fait bâtir, je ne vous concède que les escaliers.

Les escaliers sont votre demeure torturée. Demeure de fous ; de dieux.

Assez parlé de dieu. Je vais passer pour un imbécile. Moi ?

Nota bene che non sono un imbecile. Che tutti lo sanno.

Rose.

Aucune rose, aucun hommage à toi, rose. Peut-être à l’Haÿ en banlieue, à Fontenay. Qu’est-ce que c’est que ça Fontenay. Ça pue la poussière autant qu’un vieil abat-jour côtelé. Villes de poussières.

Tu n’es que l’ombre d’une rose et tu meurs avec elle.

Les dieux, oui, les dieux. Où as-t-on vu qu’il n’y en avait qu’un ? Il y en a dix-mille. Et les hommes les prient tous. Ou peut-être pas. Peut-être qu’ils en oublient.

Il n’est pas vrai que je ne crois pas. Je crois. Il faut que je crois à cause de mes gyri.

Les gyri sont les tours que nous jouent nos encéphales. Le cerveau de l’homme est torturé, le cerveau de l’homme est une infamie qui contracte toutes ses douleurs, qui n’en sont qu’une seule, et la distille selon les fantaisies viscérales de la nature, maîtresse des tous les cycles et de toutes les tortures.

Je crois mais je ne suis pas dupe. Jamais. C’est une ivresse de ce monde, trop élastique, trop torturé pour que l’on ne croit point. Toutes ces courbes. Regardez toutes ces courbes. Même l’espace est courbé. Même les hommes sont courbés. Leurs vies sont courbées. Leurs cerveaux sont courbés.

Je crois en la gloire. Tu croyais en ta beauté. En son pouvoir de séduction. C’est sans doute la version féminine. Le miroir. L’apparence du pouvoir. Son retour muet en deux dimensions.

Les femmes n’ont pas le sens de l’orientation. C’est pour cela qu’elles sont dans les apparences. Elles ne se perdent pas dans deux dimensions.

Je crois à Μνημοσύνη qui m’a pris ce que j’ai de plus cher. Qui l’a fait habilement. Par derrière comme tout ce qui est habile.

Il n’existe qu’un moyen de ne pas se faire déposséder par derrière. C’est de ne pas avoir d’arrière, d’être un cercle parfait, un cercle frontal. Et de n’avoir d’arrière que son creux. Son cœur comme un creux. Comme un creux plein de foi en soi. Et dans lequel Dieu s’immiscera toujours. Comme un pieu. Car il s’immisce dans tout ce qui est rond.

Où est l’arrière de mon cerveau ? Où la porte de l’oubli ? Circé. Salope. Et que de ton cercle tu isoles. Rendez-moi mon être manquant.

De la bourse à la madeleine ils me suivent. Je prie Mnémosyne. De me rendre tout ce qu’elle m’a pris. Tout ce qu’elle a confisqué par jalousie. Par envie. Comme Circé à Ulysse.

Tout est de la possession. Les dieux ne pardonnent pas la possession. Ils ne pardonnent pas la grandeur des hommes grands. Les hommes reconnus par les hommes. Les hommes qui possèdent plus qu’eux ne possèdent. Et les femmes. Envieuses. Faussement vertueuses, et amoureuses. Amoureuses de leur désir de puissance. Les femmes aiment le pouvoir. Rose tu aimais Hector et puis Pyrrhus ? Cela ne se peut pas. L’amour est une question de circonstances, la passion, une question de pouvoir.

Mais ils me suivaient tous je le sais,, c’est réel. C’est moi qu menais paris ; c’est moi qui menais l’Europe rose.

Nous nous donnions rendez-vous. Je donnais rendez vous à l’Europe et loin derrière elle. Toutes les langues se chuchotaient derrière mon oreille en fleur. Que tu aimais rose. Qui s’épanouissait sous mon lin capillaire. Qui était l’arrière tendre de mon cerveau. Et tu te feignais pompeusement devant mes yeux.

La madeleine. Le temple des pas qui me suivent. Qui résonnent entre la pierre en postérité. Des pas qui franchissent qui avalent qui pivotent qui segmentent et qui me reconnaissent quand je fait claquer mes talons devant ces hautes colonnes.

Je ne crains pas l’Hadès. Mon royaume est plus grand.

Je ne t’ai jamais obligée à te marier avec moi. À ceindre tes doigts blancs de trouvailles écarlates et montées, sur leur soleil d’Austerlitz. Rose. or. Rose.

Je n’ai jamais aimé les femmes. Aimé les femmes.

Moi ce que j’aime ce sont les villes. Les pierres, les rues, mon pas, mon pas et tous les pas en résonance, qui me suivent, sur le pavé entre la gorge des pierres alentours. Des hautes pierres.

J’aime la campagne parce qu’elle étreint la ville, plus forte qu’elle, plus dangereuse, plus musicale.

J’aime mon pied botté sur un extrait de roche, une pierre infime de la campagne qui rappelle à elles les grandes pierres de la ville qui ont fait quelque chose pour l’humanité.

J’ai fait quelque chose pour l’humanité. Je lui ai raconté mon histoire. Je lui ai écrite et je lui ai racontée. Tout est vrai.

Tu fais partie de cette histoire. Toi que je n’ai obligée à rien. Toi qui venais des îles et moi qui y retournai. Moi qui en viens. Presque et puis peu importe. Je ne viens pas d’un île. Je viens de ce qu’ils appellent dieu. Je viens de mon orgueil, de ma force et de mon intelligence. Je viens de mes pas. De chacun de mes pas. Dont le dernier n’est pas moins ma provenance que le premier d’entre eux. Toi qu’ils aimaient tous. Moi qui aimais la ville. Rose. Conquête rose de tous les rois. Rose qui plia sous moi. Très très loin d’Andromaque rose. Moi, je te donne un nom. Et que d’investissements vains. Et pourquoi plaisais-tu ? Rien ne naît sous le pont de tes jambes, rien ne coule suffisamment. Rien. Et moi je te laisse. Je n’ai pas fait tout ça pour rien. Je ne t’aime plus, je ne t’aime pas. Pourquoi faut-il qu’on t’aime. Tu es à moi. Je ne t’ai obligée à rien. Ne me reproche pas mon pouvoir. Ne me reproche pas de te posséder. Tu avais le droit de mourir. Tu aurais pu flamber dans ta gloire, Joséphine. Tu n’es qu’une rose parmi tant d’autres.

Je grimpais les marches et les muscles de ma cuisse, qui ne sont que chair et arcs, aiguisant mon genou, comprenaient qu’ils accomplissaient un geste noble et qu’ils étaient grands.

J’ai eu mal toute ma vie. J’ai toute ma vie grimpé les marches, j’ai monté les étalons, toute ma vie. Toute ma vie je souffrais. C’est être fort. C’est cela être plus grand qu’un dieu. C’est souffrir. Les dieux ne souffrent que du manque de souffrance. Vivre en souffrant. Conquérir en souffrant. Je vous ai prié au début. J’étais naïf de vous prier. Vous vous délectez de la souffrance des miséreux qui vous supplient de la leur ôter. Jalousie. Bavardage. Perversion. Vous ne faites que vendre une place de misère au royaume qui vous appartient. Vendre son âme à Dieu. Vous voulez nous voir supplier de rendre ce qui nous appartient. Ce qui n’appartient qu’à nous. Nous faire croire que cela est notre fardeau. C’est notre gloire. C’est notre force. Et les hommes m’aiment non pas parce que je ne souffre pas. Mais parce que j’accepte leur souffrance. Lorsqu’ils ont les pieds en feu, les cerveaux en neige. Je ne plie pas. Ils ne plient pas. Je suis la structure de l’étendard. Je suis la croix sur laquelle vous soufflez en vain. Ma tige rouillera dans vos eaux très longtemps après que le drapeau ait cédé. On écrira mon nom sur tous les autels de la grandeur de l’homme. On sculptera au burin mon anguleux visage à l’infini. Le seul infini qui vaille. Celui de ceux qui savent et qui s’élèvent en lutant.

Je pensais que vous me souteniez car j’accomplissais votre vœux. C’est faux vous n’êtes rien, vous êtes le vide, vous êtes vains. D’aucuns commencent à croire à l’approche de leur mort. Moi j’arrête. Je décède. Je ne vous accueille pas dans mon royaume. Je ne vous vends pas mon âme, vous la prendrez comme elle viendra, grande; je ne croie pas en vous. Vous ne faites rien pour vos hommes.

De la bourse à la madeleine, avec mon parapluie, ils me suivent.

Mais c’est mou, c’est trop mou, je sens la fatigue, cela ralentit. Les pas effondrent.

Mais qui suis-je, qui suis-je ?

J’ai oublié. Vous me tuez. Vous ne pardonnez pas. Mais ils me suivent. Ils se souviendront. Rose se souviendra. Les rues se souviendront. Je m’oublie. Déjà, je n’existe plus que pour eux.

Je suis offert. Comment vaincre, à la dernière bataille ?

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